Droits humains et Empowerment politique. Quelle direction pour les ECHOS DU COTA n°137 (déc. 2012) ?

Le 19 octobre dernier, nous lancions sur ce blog un appel à contributions et à suggestions sur le thème de l’approche basée sur les droits humains (ABD). Un récent comité de rédaction et les diverses recherches préparatoires réalisées depuis nous amènent à remettre en question l’opportunité d’y consacrer un numéro entier. Nous sommes réellement désireux d’intégrer vos réactions et réflexions à la définition de cette ligne éditoriale.

Depuis qu’elle émerge au début des années 2000, l’ABD a déjà fait couler beaucoup d’encre. Comme elle semble mal connue et peu mise en pratique dans le monde francophone, notre intention initiale était de mieux la faire connaître, l’expliquer, en démontrer les apports et rendre compte de ses limites en relayant les nombreuses polémiques auxquelles elle a donné lieu.

Mais nous ne voulons pas courir le risque de faire croire, comme tendrait déjà à le suggérer l’essentiel de l’abondante littérature consacrée à l’ABD, qu’une succession mécanique de phases techniques permettrait de dépasser les écueils fondamentaux auxquels politiques et initiatives d’aide se heurtent depuis longtemps, à savoir la persistance de réflexes d’assistanat, l’illusion de la supériorité des analyses nordistes et les réticences à évoluer vers des visions résolument égalitaires du partenariat et de la maîtrise des programmes de coopération.

Le secteur a déjà trop tendance à nos yeux à réduire ses introspections à des considérations gestionnaires ; le regain d’intérêt pour le renforcement de capacités semble généralement plus préoccupé par la nécessité d’affermir l’adéquation des acteurs à des normes de gestion qu’à fournir les clés d’une émancipation qui permettrait une réelle remise en cause des ordres politiques et économiques qui motivent nos aspirations aux changements fondamentaux qui devraient présider à l’avenir du monde.

Qu’on ne s’y trompe pas, l’ABD a réellement amené de réelles avancées, mais ce qui nous intéresse ce n’est pas tellement ce qu’elle a engendré comme recettes de systématisation de l’intégration des droits humains dans nos actions, mais les perspectives ouvertes sur la façon d’intégrer le politique dans les initiatives d’aide.

Nous le relevions déjà dans le billet du 19 octobre : l’apport principal de l’ABD a été d’inciter la coopération à réinvestir le plaidoyer politique. Penser le développement en termes de droits plutôt que de besoins, c’est davantage se forcer à reconnaître les « bénéficiaires » comme des participants plutôt que comme des assistés ; c’est aussi, en théorie, se soucier de placer les « usagers » des droits dans la capacité de maîtriser ces droits, notamment en veillant à renforcer leur pouvoir de se mobiliser pour revendiquer. L’ambition est clairement d’amener des transformations dans les rapports de forces sociaux et politiques, de mettre les gens en capacité de confrontation et de contrôle envers les autorités supposées garantes de ces droits.

L’ABD apporte des incitants méthodologiques, mais elle n’est pas la panacée que l’engouement unanime à laquelle elle donne lieu pourrait suggérer. Nous évoquions les polémiques que l’approche avait suscité il y a une dizaine d’années. Il est difficile aujourd’hui de trouver de textes récents qui la critiquent. Au contraire, les principes d’Istanbul, boostés par la Déclaration de Busan, la consacrent comme LA garante par excellence de l’efficacité de l’aide…

Or, un cadre technique n’engage pas la faisabilité des bonnes intentions déclarées. Si des acteurs de la solidarité, pour diverses raisons (dont certaines sont légitimes et compréhensibles), répugnent à assumer, accompagner et défendre la dimension politique des transformations sociales qu’ils encouragent, ils persisteront à n’appliquer de l’ABD que ce qui ne les entraîne pas là où elle ne veulent pas aller. On retiendra encore que la portée de l’approche est fortement tributaire du contexte politique dans laquelle on l’applique et que, comme le rappelait Doug Reeler dans un article daté de septembre 2010, une démarche fondée sur les besoins est parfois plus « impactante » en terme d’empowerment politique et qu’il serait préférable de trouver les moyens de concilier l’une et l’autre.

D’autant qu’en pratique, comme le signalait déjà en 2004 Tsikata Dzodzi, l’ABD, en concentrant les attentes sur la responsabilité des Etats à garantir les droits, tendrait à maintenir les usagers au rang de partenaires de second rang, voire en bénéficiaires passifs.

On lira également dans cette étude que les processus, comités, forums et autres espaces multi-acteurs censés garantir une meilleure participation des usagers et porter leurs luttes, sont malheureusement souvent inadaptées et investis d’abord par des juristes, des hommes d’affaires, et des professionnels de la coopération…

A ces réserves, il serait une fois de plus intéressant d’examiner l’applicabilité de l’approche dans les structures administratives qui encadrent la coopération et son financement.

Consacrer un numéro à l’ABD serait se rallier à l’inquiétant consensus d’Istanbul et lui réserver une exclusivité qui n’est pas justifiée. Car il serait faux de croire que seule cette approche incarne la prise en compte des droits humains dans la démarche d’aide.  En 2003, le professeur Marks identifiait au moins sept approches à travers lesquelles les droits humains sont appliqués au développement.

On peut les intégrer de multiples façons encore. Et c’est finalement ce vers quoi nous voulons orienter notre ligne éditoriale : quelles que soient l’approche dont on se réclame et la façon dont nous choisissons d’intégrer les droits humains à notre démarche, quelles sont les implications en termes d’empowerment politique ?

Ce contenu a été publié dans Echotidien, avec comme mot(s)-clé(s) , , , , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>